
Show Notes
Si vous aimez Autrement l’Histoire et que vous voulez soutenir l’émission, vous pouvez rejoindre les soutiens sur Tipeee. Merci à tous les tipeurs <3 Juillet 1945. La Seconde Guerre mondiale touche à sa fin. L’Allemagne nazie a capitulé, mais dans le Pacifique, les combats continuent contre le Japon impérial. Depuis des mois, les États-Unis avancent d’île en île vers l’archipel japonais dans une guerre maritime et aérienne gigantesque. C’est dans ce contexte qu’un croiseur lourd américain, l’USS Indianapolis, reçoit une mission ultra secrète : transporter jusqu’à l’île de Tinian des éléments essentiels de la future bombe atomique destinée à Hiroshima. Le navire traverse le Pacifique à toute vitesse, livre sa cargaison, puis repart vers les Philippines. L’équipage pense alors avoir accompli le plus difficile. Pourtant, dans la nuit du 30 juillet 1945, tout bascule. Vers 00 h 15, le sous-marin japonais I-58 repère l’Indianapolis dans l’obscurité et lance plusieurs torpilles. Deux frappent le croiseur américain sur tribord. Les explosions provoquent des incendies gigantesques, détruisent une partie des communications et condamnent rapidement le navire. En seulement douze minutes, l’USS Indianapolis sombre dans l’océan Pacifique. Environ 300 hommes meurent immédiatement dans les explosions ou disparaissent avec le bâtiment. Mais près de 900 marins survivent au naufrage et se retrouvent dans l’eau noire, au milieu du mazout, des débris et des corps flottants. Et le véritable cauchemar commence. Les survivants pensent d’abord que les secours vont arriver rapidement. Pourtant, personne ne vient. Le navire n’est pas immédiatement signalé disparu et aucune vaste opération de recherche n’est lancée. Pendant près de quatre jours, les marins dérivent dans l’océan sous un soleil écrasant. La soif devient insupportable. Certains boivent l’eau de mer et sombrent dans les hallucinations. Les lèvres éclatent, les langues gonflent, les corps brûlent sous le sel et la chaleur. Autour d’eux, des requins apparaissent progressivement. Contrairement à certaines versions hollywoodiennes, les attaques ne sont pas permanentes, mais elles terrorisent les survivants. Les hommes voient des ailerons tourner autour des groupes. Parfois, un marin disparaît brusquement dans un cri. D’autres meurent d’épuisement, de déshydratation ou de leurs blessures. Plus les heures passent, plus les groupes se désagrègent dans l’immensité du Pacifique. Le 2 août 1945, les survivants sont finalement repérés presque par hasard par un avion américain en patrouille de routine qui remarque une immense nappe de mazout à la surface de l’océan. Les secours arrivent enfin, mais il est déjà trop tard pour la majorité des hommes. Sur les 1 195 marins présents à bord de l’USS Indianapolis, seuls 316 survivront. Dans cet épisode, Autrement l’Histoire raconte le naufrage de l’USS Indianapolis, les quatre jours de survie dans l’océan Pacifique, les attaques de requins, mais aussi le contexte historique de cette catastrophe maritime devenue l’un des drames les plus célèbres de l’histoire de l’US Navy. L’histoire de l’Indianapolis ne s’arrête pourtant pas au sauvetage. Après le drame, la marine américaine cherche rapidement des responsables. Le commandant du navire, Charles McVay, est traduit en cour martiale et accusé de ne pas avoir suffisamment zigzagué pour éviter les sous-marins japonais. Une décision extrêmement controversée, d’autant que plusieurs informations sur la présence de sous-marins ennemis dans la zone ne lui avaient pas été transmises. Pendant des décennies, beaucoup de survivants considéreront McVay comme un bouc émissaire utilisé pour masquer les défaillances plus larges de l’US Navy. Il faudra attendre les années 2000 pour que son nom soit officiellement réhabilité. L’épave du croiseur ne sera retrouvée qu’en 2017, à plus de 5 000 mètres de profondeur dans le Pacifique. Un récit de Tim Girard
More from Autrement l'Histoire
Le 2 décembre 1959, à 21 h 13, le barrage de Malpasset cède brutalement dans la vallée du Reyran, à quelques kilomètres de Fréjus. En quelques secondes, une immense brèche s’ouvre dans l’ouvrage et près de 50 millions de mètres cubes d’eau sont libérés. L’onde déferle dans la vallée, emporte les baraquements du chantier autoroutier, ravage les exploitations agricoles, détruit des habitations et atteint Fréjus une vingtaine de minutes plus tard. Au matin, le paysage est méconnaissable. Le bilan est terrible : 423 morts, des milliers de sinistrés et une région entière traumatisée. Si vous souhaitez soutenir Autrement l’Histoire et m’aider à poursuivre ce travail de recherche, d’écriture et de création sonore, vous pouvez rejoindre la cagnotte Tipeee. Pourtant, Malpasset n’est ni un ouvrage bâclé, ni un barrage construit à la légère. Achevé en 1954, il est conçu par André Coyne, l’un des plus grands spécialistes mondiaux des barrages-voûtes. Sa structure fine et courbe repose sur un principe maîtrisé : au lieu de résister à la poussée de l’eau par son seul poids, la voûte transmet une grande partie des efforts vers les deux flancs rocheux de la vallée. Le béton n’est pas de mauvaise qualité, les calculs ne sont pas grossièrement faux, et la minceur impressionnante de l’ouvrage n’est pas, en elle-même, une faiblesse. Alors pourquoi Malpasset s’effondre-t-il en quelques secondes ? Pour comprendre, il faut revenir aux années 1950, à une France qui se reconstruit, aménage son territoire et fait largement confiance aux grands ouvrages d’ingénierie. À Fréjus, le barrage doit permettre de stocker l’eau du Reyran, cours d’eau méditerranéen presque à sec une partie de l’année mais capable de devenir torrentiel après de fortes pluies. La retenue se remplit pourtant très lentement : sécheresses, expropriations et difficultés liées à des exploitations minières retardent pendant plusieurs années la véritable mise en charge de l’ouvrage. En 1959, tout change. L’automne est très humide et, à la fin du mois de novembre, les pluies deviennent exceptionnelles. Le niveau du lac monte rapidement et atteint des valeurs jamais connues jusque-là. Des résurgences et des circulations d’eau apparaissent dans le massif rocheux, mais rien ne permet alors d’y lire l’annonce d’une catastrophe imminente. Le 2 décembre, la vidange de fond est finalement ouverte vers 18 heures. Elle évacue environ 40 mètres cubes par seconde, mais les apports sont alors bien supérieurs. La retenue reste donc à un niveau extrêmement élevé. À 21 h 13, l’équilibre se rompt. Et la cause réelle est plus complexe qu’un simple « barrage qui casse ». Les investigations montrent que le problème se trouve dans la rive gauche, dans la roche elle-même. Le gneiss est dur, mais fracturé. Certaines discontinuités dessinent un immense bloc rocheux, un dièdre, soumis à la poussée transmise par la voûte et à la pression de l’eau infiltrée dans les fractures. À mesure que la charge augmente, le drainage naturel du massif diminue, les sous-pressions se maintiennent et l’équilibre du bloc se dégrade. Quand ce bloc est finalement expulsé vers l’aval, la voûte perd l’un de ses appuis essentiels. Elle ne peut plus tenir et s’effondre presque immédiatement. La catastrophe de Malpasset devient alors un cas d’école mondial. Elle transforme la compréhension des massifs rocheux fracturés, du drainage, des sous-pressions et de l’interaction entre barrage et fondation. Elle entraîne aussi de longues procédures judiciaires. Au-delà des chiffres, Malpasset reste surtout une tragédie humaine. Une nuit de décembre où des familles entières sont surprises sans système d’alerte, où l’eau traverse la vallée à une vitesse effroyable, et où Fréjus découvre au lever du jour l’ampleur d’un désastre qui marquera durablement l’histoire des barrages en France. Un récit de Tim Girard
Mai 68. Deux mots qui évoquent des barricades, des pavés, des usines occupées et une jeunesse décidée à prendre la parole. Comment une contestation étudiante devient-elle une crise capable de paralyser la France et d’ébranler le pouvoir du général de Gaulle ? Des premières tensions à Nanterre aux affrontements du Quartier latin, des ateliers de Renault aux négociations de Grenelle, retour sur les semaines qui transforment durablement l’histoire sociale française. Pour soutenir Autrement l’Histoire, rendez-vous sur Tipeee : votre don fait la différence. Paris, dans la nuit du 10 au 11 mai 1968. Au Quartier latin, les manifestants dressent des barricades, arrachent les pavés et déplacent des voitures pour barrer les rues. Jean-Claude, un étudiant fictif de dix-huit ans, se retrouve au milieu de cette foule qui attend une réponse des autorités. Sur les petits transistors, les journalistes racontent les négociations. Les forces de l’ordre avancent. Les gaz lacrymogènes envahissent les rues, les charges dispersent les groupes, les coups de matraque s’abattent. Cette nuit de violence va changer la dimension du mouvement. Pour comprendre cette explosion, il faut revenir dans une France qui se modernise. Les Trente Glorieuses améliorent les conditions de vie, mais la prospérité ne profite pas à tous de la même manière. Dans les entreprises, les salaires, les cadences et l’autorité patronale nourrissent le mécontentement. Dans les universités, l’afflux des étudiants bouscule des structures encore rigides. Une partie de la jeunesse conteste les règles, les hiérarchies et la place qu’on lui réserve. À cette colère s’ajoutent les débats sur la société de consommation, l’impérialisme et la guerre du Vietnam. À Nanterre, les tensions s’accumulent. Le mouvement du 22 mars rassemble des militants aux convictions différentes, unis dans la contestation. La fermeture de la faculté, puis l’intervention de la police à la Sorbonne le 3 mai, précipitent les affrontements. Les arrestations alimentent les manifestations. On réclame la libération des camarades emprisonnés, la réouverture de la Sorbonne et le départ des forces de l’ordre. Le gouvernement hésite entre fermeté et concessions, tandis que la répression élargit les soutiens aux étudiants. Le 13 mai, les syndicats appellent à une journée de grève et de manifestations. Étudiants et salariés défilent ensemble. Mais la mobilisation ne s’arrête pas là : les occupations d’usines se multiplient, les transports ralentissent puis s’interrompent, des millions de travailleurs cessent le travail. La France entre dans une grève exceptionnelle. Dans les amphithéâtres, les ateliers et les rues, on discute des salaires, du pouvoir, de l’université et de la vie quotidienne. Les aspirations se croisent sans toujours se rejoindre : tous ne veulent pas la même révolution, ni la même issue. Les négociations de Grenelle débouchent notamment sur une hausse d’environ 35 % du salaire minimum et des augmentations de salaires. Pourtant, les concessions ne suffisent pas à faire reprendre immédiatement le travail. La crise devient aussi politique. François Mitterrand envisage une succession à la présidence. Le 29 mai, de Gaulle quitte Paris et rejoint le général Massu à Baden-Baden, laissant planer l’incertitude sur ses intentions. Le lendemain, il reprend la parole, dissout l’Assemblée nationale et appelle ses partisans à se mobiliser. Le retour à l’ordre reste progressif et violent. En juin, plusieurs manifestants meurent. Les grèves s’achèvent peu à peu, et les élections législatives donnent une large victoire aux gaullistes. Mais le résultat électoral ne referme pas les questions ouvertes par la crise. Réformes universitaires, droits syndicaux, rapports à l’autorité, transformations culturelles : que reste-t-il de Mai 68, entre conquêtes sociales, espoirs révolutionnaires et désillusions ? Un récit de Tim Girard
Le 24 mars 1999, peu avant 11 heures, un poids lourd belge transportant de la margarine et de la farine s’engage dans le tunnel du Mont-Blanc en direction de l’Italie. Quelques minutes plus tard, de la fumée apparaît sous la cabine. Le camion s’arrête à environ six kilomètres et demi de l’entrée française. Le feu gagne rapidement la remorque, puis les véhicules immobilisés derrière lui. Dans cette galerie unique de 11,6 kilomètres, la fumée se propage à une vitesse terrifiante. Des dizaines d’automobilistes et de chauffeurs routiers se retrouvent pris au piège. Trente-neuf personnes vont mourir. Si vous souhaitez soutenir Autrement l’Histoire et m’aider à poursuivre ce travail de recherche, d’écriture et de production, vous pouvez rejoindre la page Tipeee. Merci à toutes celles et ceux qui contribuent déjà à faire vivre cette aventure. Cette catastrophe ne peut pourtant pas se résumer à l’incendie d’un camion. Le tunnel du Mont-Blanc, inauguré en 1965, est alors considéré comme une prouesse technique. Conçu dans l’Europe de l’après-guerre pour relier plus directement la France et l’Italie, il a profondément transformé les échanges à travers les Alpes. Mais en trente-quatre ans, le trafic a changé. Le nombre de poids lourds a explosé, les véhicules transportent davantage de carburant et de matériaux combustibles, tandis que l’ouvrage conserve une configuration fondamentale : un seul tube, deux sens de circulation et aucune véritable galerie d’évacuation indépendante. Lorsque le feu éclate, les systèmes de détection réagissent rapidement et les accès sont fermés en quelques minutes. Pourtant, la situation devient incontrôlable presque immédiatement. Un courant d’air naturel pousse les fumées vers le côté français, exactement là où les véhicules se sont arrêtés. La visibilité disparaît, les gaz toxiques envahissent la galerie et les conducteurs n’ont bientôt plus la possibilité de faire demi-tour. Beaucoup meurent intoxiqués avant même que les flammes n’atteignent leur véhicule. Les secours entrent à leur tour dans le tunnel, mais la fumée et la chaleur les arrêtent à plusieurs kilomètres du foyer. Certains sauveteurs deviennent eux-mêmes prisonniers des refuges. L’incendie atteint par endroits des températures proches de 1 000 degrés, détruit les câbles, les caméras, l’éclairage et une partie des moyens de communication. Il faudra environ cinquante-trois heures pour le maîtriser. Pour comprendre comment un feu de véhicule a pu provoquer une catastrophe d’une telle ampleur, il faut remonter à la conception même du tunnel, à son organisation franco-italienne, à ses systèmes de ventilation, à ses procédures de secours et à la manière dont le risque incendie était envisagé à l’époque. Les enquêtes montreront qu’aucune cause unique n’explique le bilan. C’est l’addition de plusieurs vulnérabilités — techniques, humaines et organisationnelles — qui transforme, ce 24 mars 1999, un incendie en piège mortel. La catastrophe du Mont-Blanc marque un tournant dans l’histoire de la sécurité routière en Europe. Deux mois plus tard, le tunnel des Tauern, en Autriche, connaît à son tour un incendie meurtrier. En 2001, le Saint-Gothard en Suisse est frappé. À travers l’Europe, les règles changent : détection renforcée, nouvelles galeries d’évacuation, distances de sécurité, désenfumage modernisé, exercices communs et commandement unifié. Trois ans après le drame, le tunnel du Mont-Blanc rouvre profondément transformé. Mais derrière les nouveaux équipements et les procédures renforcées restent les trente-neuf victimes du 24 mars 1999, et une question qui traverse toute cette histoire : comment un ouvrage présenté pendant des décennies comme sûr a-t-il pu devenir, en quelques minutes, un endroit dont presque personne ne pouvait plus sortir ?
Le 13 mai 1981, Jean-Paul II traverse la place Saint-Pierre de Rome dans une petite voiture découverte. Des milliers de fidèles l’acclament. Il prend une enfant dans ses bras, la bénit, puis la rend à sa famille. Quelques instants plus tard, un homme surgit dans la foule et tire sur lui à bout portant. Le pape s’effondre. Deux femmes sont également blessées. Tandis qu’une religieuse et un gendarme maîtrisent le tireur, la voiture emporte Jean-Paul II vers l’intérieur du Vatican. Une course contre la montre commence. Si vous souhaitez soutenir Autrement l’Histoire, vous pouvez contribuer à la cagnotte Tipeee grâce au lien dans la description. Merci à toutes celles et ceux qui m’aident à poursuivre ce travail. Touché à l’abdomen, à la main et au bras, Jean-Paul II est conduit à l’hôpital Gemelli. La balle a traversé ses intestins et est passée tout près de l’aorte. Pendant plus de cinq heures, les chirurgiens tentent de le sauver. Sur la place Saint-Pierre, une partie de la foule attend des nouvelles et prie. Le pape survit à l’opération, mais son état reste préoccupant. Il lui faudra plusieurs mois, une seconde intervention et deux séjours à l’hôpital pour se rétablir. L’homme arrêté sur la place s’appelle Mehmet Ali Ağca. Il a vingt-trois ans, vient de Turquie et n’en est pas à son premier crime : en 1979, il a assassiné le journaliste Abdi İpekçi, avant de s’évader d’une prison militaire. Il avait même annoncé publiquement son intention de tuer le pape lors d’un voyage de Jean-Paul II en Turquie. Comment ce fugitif a-t-il pu traverser plusieurs pays sous une fausse identité, obtenir une arme et se retrouver à quelques mètres du souverain pontife ? Pour comprendre pourquoi Jean-Paul II pouvait être une cible, l’histoire remonte aussi à ses origines. Né Karol Wojtyła en Pologne, il a connu l’occupation allemande, puis vécu sous un régime communiste qui cherchait à réduire l’influence de l’Église. Élu pape en 1978, il devient une figure majeure pour les Polonais. Lorsqu’il retourne dans son pays en 1979, des foules immenses se rassemblent autour de lui. Un an plus tard, les grèves donnent naissance au syndicat indépendant Solidarność, dont il soutient les membres. À Moscou, cette contestation au cœur du bloc soviétique suscite une inquiétude réelle. L’enquête révèle qu’Ağca n’a pas vécu en fugitif totalement isolé. Des hommes l’ont aidé à voyager et à se procurer son pistolet. Elle établit aussi qu’il a séjourné à Sofia, en Bulgarie, durant l’été 1980. Puis, depuis sa prison, Ağca accuse plusieurs ressortissants bulgares d’avoir participé à la préparation de l’attentat. En novembre 1982, la police italienne arrête Sergueï Antonov, un responsable de la compagnie Balkan Air à Rome. L’affaire prend alors une dimension internationale : les services secrets bulgares, et derrière eux le KGB soviétique, ont-ils voulu éliminer un pape dont l’influence gênait le pouvoir communiste ? Cette hypothèse fait grand bruit pendant la guerre froide. Mais au procès, les déclarations d’Ağca se multiplient, se contredisent et deviennent de plus en plus difficiles à vérifier. En 1986, Antonov et les autres accusés de complot sont acquittés faute de preuves suffisantes. Le verdict ne résout pas toutes les questions ; il interdit de présenter la « piste bulgare » comme un fait établi. On sait qui a tiré. On ne sait toujours pas avec certitude si quelqu’un a commandité l’attentat. Jean-Paul II, lui, donne à sa survie une signification spirituelle. Un an jour pour jour après les tirs, il se rend à Fátima, au Portugal. Il a déjà pardonné publiquement à Ağca. En décembre 1983, il va le rencontrer dans sa cellule de la prison romaine de Rebibbia ; leur conversation restera privée. Des années plus tard, le projectile offert au sanctuaire de Fátima sera placé dans la couronne de la statue de la Vierge. Un récit de Tim Girard
Le 21 septembre 2001, à 10 h 17, Toulouse est frappée par l’une des plus grandes catastrophes industrielles de l’histoire récente de la France. À l’usine AZF, dans le sud de la ville, le bâtiment 221 explose avec une violence immense. En quelques secondes, le souffle détruit une partie du site, frappe les quartiers voisins, éventre des bâtiments, pulvérise des vitres et transforme des rues entières en zones de débris. Le bilan définitif est de 31 morts, dont 21 à l’intérieur de l’usine, et de milliers de blessés et de personnes durablement touchées. Dix jours seulement après les attentats du 11 septembre aux États-Unis, la première réaction est immédiate : beaucoup pensent à une bombe. Toulouse est sous le choc, les réseaux téléphoniques saturent, les secours affluent, les hôpitaux déclenchent leurs plans d’urgence et les habitants cherchent à comprendre ce qui vient de se produire. Mais derrière la violence de l’explosion se cache une histoire beaucoup plus complexe, faite de stockage industriel, de produits incompatibles, de procédures, de décisions et de failles qui vont être examinées pendant près de vingt ans. Pour comprendre AZF, il faut remonter bien avant 2001. Le site trouve ses origines dans l’Office national industriel de l’azote, créé à Toulouse dans les années 1920. L’usine s’installe alors en périphérie, avant que la ville ne grandisse progressivement autour d’elle. Des quartiers, des écoles, des entreprises et de grands axes routiers finissent par se retrouver au voisinage immédiat d’un immense complexe chimique classé Seveso. Au cœur de la catastrophe se trouve le nitrate d’ammonium. Utilisé massivement dans l’agriculture et l’industrie, ce produit n’est pas un explosif au sens courant du terme, mais il peut devenir extrêmement dangereux dans certaines conditions. Dans le bâtiment 221, plusieurs centaines de tonnes de nitrate d’ammonium déclassé sont stockées en vrac. Le matin du 21 septembre, une benne provenant du bâtiment 335 y est vidée environ vingt minutes avant l’explosion. Selon le scénario finalement retenu par la justice, cette benne contient notamment du nitrate d’ammonium et des résidus de produits chlorés, dont du DCCNa. Leur rencontre, dans un environnement humide, déclenche une succession de réactions chimiques qui conduisent à la formation de composés très instables, notamment du trichlorure d’azote. Une première détonation agit alors comme une amorce et transmet son énergie à une partie du stock. À 10 h 17, le bâtiment 221 explose. L’onde de choc traverse l’usine puis une partie de Toulouse. Des bâtiments sont détruits, des véhicules frappés, des milliers de vitres éclatent et deviennent elles-mêmes des projectiles. Des écoles sont touchées, dont le lycée Gallieni, où un élève perd la vie. Environ 27 000 logements sont endommagés et près de 1 300 établissements sont atteints. L’explosion est suffisamment puissante pour être enregistrée par les instruments sismiques. Les jours, les mois puis les années qui suivent sont marqués par les expertises, les controverses et les procès. La piste d’un attentat est examinée, mais elle n’est pas retenue par la justice. La thèse accidentelle fondée sur la rencontre de produits incompatibles s’impose progressivement dans le dossier judiciaire. Trois procès seront nécessaires avant que les condamnations deviennent définitives en 2019. AZF laisse aussi une trace profonde dans la réglementation française. La catastrophe contribue directement à la loi du 30 juillet 2003 et au renforcement de la prévention autour des sites industriels dangereux. Elle laisse surtout une ville marquée, des familles endeuillées, des milliers de personnes blessées physiquement ou psychologiquement, et une question qui reste centrale : comment une opération apparemment banale a-t-elle pu conduire à une destruction d’une telle ampleur ? Un récit de Tim Girard