
Show Notes
À ses débuts, Nathacha Appanah croyait que « l’écriture est une île ». Elle prendra vite conscience des « bourrasques extérieures » d’une existence dédiée à « travailler sur la langue, sans étouffer sa géopolitique ». Pour elle, « l'inspiration, c’est comme l'amour, ça se nourrit, ça s'assèche, ça prend des tournures auxquelles on ne s’attendait pas. » Or, après quatre premiers romans publiés entre 2003 à 2007, l’autrice d’« En attendant demain » traverse huit ans de doutes, sans ajouter une ligne à sa bibliographie. Nathacha, hôtesse de son art, s’est formée seule, en interrogeant parfois consœurs et confrères, pour comprendre comment « construire un texte qui serait visible de loin : de la complexité à l’envers, de la simplicité à l’endroit ».
Sa simplicité subtile s’exprime pleinement dans « Rien ne t’appartient » (Gallimard, 2021), plongée dans l’enfer moral d’une pension pour « filles gâchées », qu’elle mit seize ans à écrire, après des frissons dans la jungle d’un reportage au Sri Lanka. Focalisées sur la trajectoire d’une jeune femme à qui la société veut interdire de danser, de rire ou d’aimer à gorge déployée, ces 173 pages, écoulées à 30 000 exemplaires, ont de quoi faire pousser des frangipaniers dans l’œil des autorités religieuses de toute obédience. Avec cette certitude : les mots « ont le pouvoir du pied de biche ou du marteau : celui d’ouvrir les narrations closes ». Dans ce troisième et dernier épisode, Nathacha Appanah lève aussi une part du voile sur ce mystérieux conclave de Saint-Germain-des-Prés : le comité de lecture de Gallimard.
L’autrice du mois : Nathacha Appanah
Née en 1973 à Mahébourg (île Maurice), Nathacha Appanah est une romancière, journaliste et traductrice dont l’œuvre reflète depuis 2003 « la vie des non-puissants, des outsiders, la vie qui passe parfois comme un ruban gris, sans aspérités, sans saveur ». Traduite en dix-sept langues, récompensée par vingt-trois prix littéraires dont treize pour « Tropique de la violence » (Gallimard, 2016), cette grande admiratrice de Virginia Woolf et d’Annie Ernaux a confié, à propos de son art de l’incarnation : « J’aspire à déployer une trame aussi délicate et complexe qu’une toile d’araignée, où je serais un vieux, un ado en taule, une mère célibataire, une meurtrière ou une taiseuse et que ce soit tellement bien écrit que l’on m’oublie, moi. » Elle vit à Paris et publiera fin août « La nuit au cœur », un roman sur trois femmes « qui courent, qui luttent », victimes de la violence de leur compagnon. Enregistrement
avril 2025
Entretien, découpage
Richard Gaitet
Prise de son, montage
Mathilde Guermonprez
Réalisation, mixage
Charlie Marcelet
Musiques originales
Samuel Hirsch
Voix, percussions
Charles-Baptiste
Illustration
Sylvain Cabot
Remerciements
Céline Develay-Mazurelle, Vanadis Feuille, Mina Souchon
More from Bookmakers : le making-of de la littérature
En mutation constante, dans le journal comme au cinéma Depuis 2013, toutes les deux ou trois semaines, Paul B. Preciado tient chronique dans Libération. Le philosophe y saborde l’usage d’un mot-valise bourré de haine (« féminazie »), suggère de déboulonner chaque statue de notre passé colonial, évoque avec tendresse sa mère âgée, déclare « la grève des utérus » ou son amour « pour le mouvement délicat d’une chenille sur l’écorce d’un arbre ». Il y raccourcit ses phrases et élargit son lectorat, qui ne se cantonne plus aux universitaires et aux camarades des luttes LGBTQIA+.
Penser la « frontière », en mouvement Globe-trotter polyglotte, Paul B. Preciado débarque à Paris à la fin des années 90 : sa lecture approfondie des philosophes Michel Foucault ou Gilles Deleuze lui a donné « envie de vivre dans la langue française ». Ce « contrebandier entre deux mondes » – qui, à ce moment-là, ne s’appelle pas encore Paul – publie en 2000 son Manifeste contra-sexuel, un essai illustré par ses soins sur l’histoire socioculturelle d’un objet « qui met mal à l’aise » aussi bien son psy que ses amies féministes : le gode. S’en suivra en 2008, après avoir contribué à importer en France la culture drag-king, un récit « auto-pornographique » intitulé Testo junkie (Grasset), vendu en France à vingt mille exemplaires, dans lequel il raconte le début de sa transition via des prises de testostérone ou les débuts de son histoire d’amour avec l’écrivaine Virginie Despentes, qui voit chez lui « une arrogance sexy, une arrogance joyeuse ».
Jeunesse et métamorphoses d’un « petit monstre heureux » Il se décrit parfois comme un « transfuge de genre », un « dissident du régime de la différence sexuelle », « ex-femme, ex-lesbien, exclamatif et exaspéré, exégète des textes perdus et des photographies brûlées ». Dans ce premier épisode, nous verrons comment Paul B. Preciado, penseur de la « croisée des chemins », a grandi « dans un film d’Almodóvar » et comment le fait d’être souvent vêtu « en bleu et en jean », son « uniforme de philosophe », est sans doute un hommage à son père garagiste. D’abord éduqué par des bonnes sœurs, celui qui voulait, enfant, « devenir prêtre ou torero, ou devenir le taureau » raconte aussi la façon dont il fut « sauvé », ado, par une école capable d’accueillir sa sensibilité, ainsi que la découverte des écrits « criminels » de Nietzsche ou de Jean Genet, le trouble que lui inspire Le corps lesbien de Monique Wittig, ses premiers articles dans les fanzines queers de Madrid ou son « évasion » aux États-Unis, ébloui par la pensée « cathédrale » de son mentor Jacques Derrida. Tout le monde en Paul-Position !
Dans les coulisses du film « Persepolis » Pour créer, Winshluss a besoin d’une « joie primitive »… qu’il ne trouve pas uniquement sur sa planche à dessins. Depuis 2003, l’homme signe aussi des films. Huit courts et cinq longs-métrages, passant de l’animation aux prises de vues réelles, parfois adaptés de ses bandes dessinées et souvent signés de son vrai nom, Vincent Paronnaud. Il y a de quoi rire devant la leçon d’humour noir d’Il était une fois l’huile (2010), être charmé face à La mort père et fils (réalisé avec Denis Walgenwitz, 2017) ou très ému devant Persepolis, d’après la BD de la regrettée Marjane Satrapi sur sa jeunesse en Iran, qu’il transposa avec elle à l’écran. Sélectionné à Cannes en 2007, ce drame expressionniste y récolte le prix du jury, puis deux César ainsi qu’une nomination aux Oscars, et attire en salles trois millions de personnes dans le monde.
Défaire les contes de fée : méthode Aux auteurs et autrices qui débutent, Winshluss conseille de « faire un max de trucs, même si ce n’est pas abouti. Pour avancer, il faut produire. Quand tu es publié, toutes les conneries que tu as pu faire te sautent au visage. C’est la meilleure façon de progresser ». Dans les années 2000, ce punk à lunettes sort sept albums de BD, à la fois foutraques et rigoureux, riches en gags potaches parfois d’abord écrits et dessinés pour Picsou Magazine ou le journal Ferraille illustré.